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Nord : le naufrage de la protection de l’enfance

Posted by dsinterim sur décembre 4, 2018

Article de Médiacité Lille, 23 novembre 2018 :

Foyers d’hébergement, familles d’accueil, clubs de prévention, PMI… tout le système nordiste d’aide aux mineurs en danger subit les coupes budgétaires imposées par le conseil départemental. Mediacités en détaille les conséquences les plus inquiétantes.

La coque de l’arche conçue pour abriter les plus fragiles d’entre les fragiles se fissure. Ce radeau pour enfants maltraités, violés, destructeurs ou autodestructeurs, c’est le système de la protection de l’enfance. Une mission confiée aux collectivités départementales. « Les premiers signes de dégradation de notre accueil sont apparus en 2012 », se souvient Paul Heems, secrétaire général de la CGT des personnels du département du Nord. « Mais depuis l’arrivée de Jean-René Lecerf au pouvoir, c’est exponentiel », enchérit son homologue de Sud, Olivier Treneul. Entre 2015 et 2018, le conseil départemental, conquis par une majorité LR-UDI-DVD, a coupé chaque année 5 % des financements des associations chargées de la protection de l’enfance. Après trois ans de diète, et plusieurs mouvements de grève, la protestation des professionnels du secteur a atteint un niveau inédit le 7 novembre. Ils étaient entre 650 et un millier à descendre dans la rue pour crier leur inquiétude.

Les associations en première ligne

Les associations ont été les premières à subir les conséquences de ces coupes budgétaires. L’EPDSAE, établissement public opérateur du département en matière de protection de l’enfance, a dû s’engager à économiser 11 millions d’euros ; la Sauvegarde du Nord, l’une des plus grosses associations de protection de l’enfance, a réduit son train de vie de 12,3 % sur trois ans. En tout, 700 places ont été supprimées sur le département dont 71 à la Sauvegarde. De son côté, l’EPDSAE a fermé 10 établissements et remercié 300 CDD. Pourtant, le flux de jeunes à protéger ne tarit pas. L’absence de places en foyers engorge les services d’urgence, qui doivent les accueillir de manière inconditionnelle. « Le service de l’Escale compte officiellement 15 places. Chaque nuit, 40 mineurs dorment là-bas », raconte Véronique Salenbier, déléguée CFDT de l’EPDSAE.

La chasse aux dépenses « inutiles » a des répercussions sur ceux qui restent dans les foyers. « Un môme avait les dents gâtées. A la fac dentaire, soit on intervenait tout de suite, avec une anesthésie locale, et il fallait payer 4 fois 40 euros ; soit on opérait l’enfant sous anesthésie générale, il fallait attendre des mois, mais c’était gratuit. Le département n’a rien voulu débourser », illustre Juliette, éducatrice spécialisée dans une Maison d’enfants à caractère social de l’EPDSAE.

Un « tsunami » sur les services du département

La suppression des 700 places a grippé l’échelon en amont des associations : les services départementaux (voir encadré ci-dessous). « Je vois comme un tsunami de problèmes qui arrivent et face auxquels je ne peux rien faire », indique Paula, puéricultrice à l’unité territoriale de prévention et d’action sociale (UTPAS) de Tourcoing-Mouvaux. Hausse de la précarité, sous-effectif chronique et absence de réponses à proposer aux personnes suivies ont fait exploser la colère des travailleurs sociaux.

« Un de “mes” gosses a fait cinq familles d’accueil en dix jours faute de place en établissement. On le remettait en situation d’abandon à chaque fois. Quand il a enfin trouvé une place, traumatisé, il a dû être interné au bout de quelques jours », raconte Ingrid. « Désormais, on ne cherche plus de place adaptée, on cherche une place, point à la ligne. Et on est content si on la trouve. Parfois je réponds à notre nouvelle plateforme téléphonique… que nous n’avons pas de réponse à proposer. On ne s’occupe plus que des situations “encrisées”, dans l’urgence. On gère le symptôme, mais on n’a pas le temps d’aller chercher l’origine du problème. On panse… sans penser ».

Si le département remplace les places d’hébergement par des « actions éducatives en milieu ouvert », c’est parce qu’il préfère prévenir que guérir, explique l’exécutif départemental. « Mais nous sommes aussi à l’os du côté du préventif, réplique Paula. Lorsque nous demandons l’intervention d’éducateurs dans une famille en difficulté, on nous répond qu’il n’y a plus d’argent pour cela. Si on insiste avec une demande d’intervention renforcée, l’accord finit par être donné mais ne s’applique qu’au bout de 8 à 13 mois. La mesure a alors perdu tout son sens et les parents ne sont plus d’accord. Si la situation est grave, nous sommes obligés de saisir le juge pour qu’il rende obligatoire l’intervention des éducateurs. Le conseil départemental ment lorsqu’il dit favoriser le préventif. La seule chose qu’il favorise, ce sont les économies ».

La suppression du financement des colonies de vacances a aussi mécaniquement créé un engorgement des familles d’accueil, les « assistants familiaux ». Cet été, le service paie s’est aperçu qu’un couple d’assistants familiaux accueillait 14 enfants. « C’était exceptionnel. Mais huit par famille, en été, c’est fréquent », s’inquiète Ingrid.

« Il faut que vous acceptiez de travailler en mode dégradé »

Face à cette situation, la réponse de Pascal Fuchs, le directeur adjoint à la direction des solidarités du département, a mis de l’huile sur le feu. « Il faut que vous acceptiez de travailler en mode « dégradé », a-t-il déclaré à une délégation d’agents, reçue à la suite d’une précédente manifestation le 16 octobre. Nous ne pouvons pas nous occuper de tout le monde, il faut que vous fassiez un tri dans les populations ». C’est à la suite de cette rencontre que les agents ont décidé de mener leur combat sous la bannière du collectif “Dégradé”. Ils bénéficient de la solidarité des juges pour enfants du syndicat de la magistrature qui ont publié un communiqué affirmant : « Votre combat est aussi le nôtre ». Les magistrat doivent en effet attendre en moyenne quatre mois pour que leurs prescriptions d’assistance éducative en milieu ouvert (AEMO) soient exécutées.

Des choix cornéliens pour les travailleurs sociaux

« En trois ans, mon armoire à dossiers a plus que doublé. Voir les familles une fois tous les deux mois ne permet pas de nouer une relation de confiance. Or c’est la base de notre travail », témoigne Manu. « Les éducateurs ne peuvent plus accompagner les enfants pour leurs visites médicales ou chez le psychologue. Du coup, je dois prendre ma matinée pour assurer ces transports », déplore Ingrid, qui dénonce la surcharge de travail que représente pour elle le désengagement des associations.

Autre source de mécontentement : le département vient de « redéployer » les agent des PMI situées au sein de quatre maternités, dont celle de Valenciennes qui présente le plus haut taux de fécondité adolescente. « Avant, ces assistantes sociales, formées à repérer les dysfonctionnements, nous appelaient pour nous dire qui on devait suivre avec plus d’attention. Aujourd’hui, nous disposons simplement du listing des naissances », explique Paula.

Les services départementaux ouverts sont en sous-effectif. Si les postes existent, ils ne sont pas tous pourvus, ou seulement de manière partielle. Cela conduit les travailleurs sociaux à opérer un tri drastique parmi les familles dont ils s’occupent et à répondre à un choix cornélien : faut-il intervenir auprès des familles déjà bien engluées dans les difficultés ou auprès de celles à qui on peut éviter le plongeon ?

Une protection de l’enfance selon la nationalité

« Nous ne pouvons plus faire notre métier de manière correcte. Alors que l’encre de la loi de 2016 n’est pas encore sèche, on ne nous donne pas les moyens de l’appliquer et de mettre au centre les besoins fondamentaux de l’enfant », regrette Samira, assistante sociale. « Lorsqu’on n’agit pas sur ses traumatismes, un enfant en danger peut devenir un enfant dangereux, violent, abusant. A l’inverse, notre intervention peut régler les problèmes sur les différentes générations de la famille », spécifie Coralie, éducatrice spécialisée.

Depuis 2015, un facteur a changé la donne : l’arrivée dans le Nord de plusieurs centaines de réfugiés « mineurs non accompagnés ». En vertu du Code de l’action sociale et des familles, ils ont d’abord été traités comme tous les mineurs de France privés de la protection de leur famille. Mais en 2016, le conseil départemental a créé un dispositif spécifique, « Trajet », réduisant le montant de la prise en charge d’un adolescent étranger à 63 euros par jour contre 160 à 220 euros pour un jeune Français.

« Là c’est le vide, et on le paiera »

« Une telle baisse du prix de journée signifie qu’on met des mineurs dans un appartement avec un éducateur jusqu’à 18 heures, qu’il n’y a pas de veilleur de nuit. Or ce sont des gamins qui sont parfois atteints de chocs post traumatiques après être passé par la Libye ou le Maroc. La dernière fois, ils se sont disputés entre eux. Quand les pompiers sont arrivés, ils étaient tous seuls », rapporte le directeur d’un établissement. Ce dernier s’inquiète de voir de plus en plus d’ados de moins de 16 ans intégrer ces appartements. Jean-René Lecerf appelle ces jeunes « Mijeur », « des grands mineurs ou des jeunes majeurs ». Un terme qui lui permet de justifier une protection de l’enfance à deux vitesses en fonction de la nationalité.

Les clubs de prévention ont, eux aussi, fait les frais de la rigueur imposée en perdant 15 % de leur budget depuis 2015. Auparavant « tout-terrain », ils ont désormais ordre de se cantonner aux quartiers « politique de la ville ». Les clubs de Lambersart et de Lomme tireront leur rideau en décembre. « Un comble lorsqu’on sait qu’on nous a envoyé en première ligne pour repérer les « jeunes radicalisés » », s’énerve Slimane Kadri, le directeur d’Itinéraire, le club le plus important du Nord, venu manifester lui-aussi. « Derrière cela, c’étaient des quartiers où l’on tissait des liens, des jeunes qu’on empêchait de glisser. Là, c’est le vide, et on le paiera. Les minots vont pousser et ce sera pas rattrapable », prévient Amar, 43 ans, dont 11 en tant qu’« éduc’ » à Lomme.

Un nouvel accueil bénévole

L’exécutif départemental a répondu à cette avalanche de doléances lors de la séance plénière du 19 novembre. Le vice-président Yves Dusart a tenu à préciser que la « suppression » de 700 places d’hébergement en foyer correspondait à un « redéploiement » de l’action en faveur de 350 mesures d’assistance éducative en milieu ouvert et 350 places de dispositif « Trajet ». Il a affirmé qu’il y avait actuellement 301 places disponibles, et que le problème ne venait pas de leur insuffisance mais de leur mauvaise répartition sur le territoire. Jean-René Lecerf a pointé pour sa part un placement plus fréquent dans le Nord qu’ailleurs, qui relèverait des mauvaises habitudes des travailleurs sociaux – tout en se félicitant d’être parvenu à inverser cette dynamique. Il a également défendu les dispositifs dédiés aux mineurs isolés, mieux adaptés selon lui, à leurs besoins.

L’élu a toutefois répondu à certaines des revendications de ses agents. Il a annoncé l’intégration aux effectifs du département des travailleurs sociaux en CDD depuis plus de deux ans, l’ouverture de 40 postes non pourvus à des candidatures de non-fonctionnaires. Côté solutions, une centaine de places en famille et en foyer seraient créées. Du temps serait également libéré aux services de la PMI grâce à l’externalisation des procédures d’agrément d’assistants maternels et familiaux.

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