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« L’État jette à la rue des centaines d’enfants »

Posted by dsinterim sur juin 28, 2017

Tribune de Delphine Schilton, psychanalyste, publiée par « Le Point« , 27 juin 2017 :

Psychanalyste bénévole pour le collectif de soutien aux exilés (CPSE), j’ai rencontré et accompagné Mohammed. Voici son histoire : au lendemain de l’assassinat de ses deux parents, Mohammed fuit Conakry, la capitale de la Guinée. Il est mineur, il a seize ans et demi. Il prend la route de la Libye, via le Mali. Rapidement, avec ses compagnons d’infortune, il se fait kidnapper par les Touaregs, qui les enferment dans un bunker et tentent de les rançonner. Il s’échappe, rejoint les côtes, se fait maltraiter par les passeurs, prend la mer, est secouru par les Italiens, passe de la Sicile à Marseille, puis enfin Paris ! Arrivé au Demie (Dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers, géré par la Croix-Rouge française), au métro Couronnes, où, en tant que mineur, il doit se présenter pour bénéficier de la protection de l’aide sociale à l’enfance (ASE), on lui récuse sa minorité au prétexte qu’il fait preuve de grande autonomie et qu’il ne peut produire de papiers d’identité. Je loue ici l’analyse si fine des services de la Croix-Rouge : effectivement, Mohammed est autonome. Ne faut-il pas faire preuve d’autonomie pour survivre à ces épreuves ?

Les mineurs non autonomes sont morts et leurs cadavres gisent quelque part entre le Mali et la Libye, ou dans la Méditerranée. Survivre, c’est être autonome. Avoir survécu, est-ce une preuve à charge contre la minorité des sujets ? À la lecture des rapports, j’ai pu le constater : lorsque les évaluateurs du Demie rencontrent les jeunes, ils ne leur fournissent pas toujours d’interprètes, encore moins de psychologues, comme le dispositif le prévoit pourtant, ils adressent ensuite un rapport à la Dases (Direction de l’action sociale, de l’enfance et de la santé) avec des recommandations. Celles-ci peuvent être favorables, mais, même dans ce cas, elles ne sont pas toujours suivies. Dès qu’un gamin est décrit comme autonome, cette autonomie fonde souvent une décision négative de la Dases. On marche sur la tête. Il ne reste plus au mineur qu’à se doter d’un avocat qui fera en son nom appel de cette décision. Le jeune se trouvera alors convoqué au tribunal et le juge des enfants pourra avoir recours aux tests osseux pour apprécier sa minorité, tests qui, on le sait, sont peu fiables, avec des marges d’erreur connues, de l’ordre de 18 mois.

Bien entendu, ni Paris ni la France ne peuvent accueillir, selon le poncif consacré, toute la misère du monde, et il faut bien définir des critères. Quels sont les critères qui définissent la minorité et donc la majorité si on ne dispose pas de documents ? Quels sont les faits qui prouvent ou infirment la minorité des sujets ? Sont-ils d’ordre psychologique, social, anthropologique, biologique, génétique ? Et quelles sont les directives politiques de la Dases qui lui font récuser un rapport sur des enfants de 12 ou 14 ans ? Pour un psychanalyste, les critères de la majorité et donc de l’autonomie psychique d’un sujet sont différents des critères légaux. Est adulte qui peut aimer et travailler, aimer s’entend au sens très large de la formulation africaine : on devient un homme quand on prend femme, sous-entendu que l’on développe une psychosexualité épanouie, et qu’on en assume les conséquences. Je doute que le Demie, la Ville de Paris ou la Dases aient mis ces critères au centre de leur protocole d’évaluation. Il apparaît d’ailleurs que les évaluateurs ont plus à cœur de vérifier la véracité des faits rapportés par les jeunes que l’évaluation réelle de leur minorité. Tu nous mens, alors comment te croire quand tu nous dis que tu es mineur ? est l’implicite d’un tel procédé. Or Mohammed a survécu au pire, mais il ne sait pas faire fonctionner une douche, il se trompe dix fois avant de retrouver son chemin et répond oui à toutes les questions par crainte de contrarier son interlocuteur.

Les évaluateurs doivent le comprendre : tous les migrants sont des menteurs, mais ils ne le savent pas forcément. Ils se mentent à eux-mêmes pour supporter l’insupportable, ils mentent par omission, car nous ne supporterions pas leur histoire. Il n’y a qu’à voir comment on les traite. On récuse leur héroïsme, on le travestit en escroquerie, on falsifie notre écoute et leur récit pour préserver notre confort. Autre motif de rejet : Mohammed ne peut produire de papiers d’identité ; le pourrait-il qu’on en contesterait la validité. À vrai dire, dès que les Touaregs kidnappent leurs otages en vue de les rançonner, ils leur confisquent leurs affaires personnelles. Effectivement, lorsque Mohammed leur a faussé compagnie (en faisant preuve d’autonomie), il n’a pas eu la présence d’esprit de récupérer à la réception son portable et son sac à dos ! Lorsque l’on voit les sauvetages en mer, on remarque que les migrants n’ont pas, ou presque pas, de bagages. Ils sont souvent repêchés en pleine noyade. Alors, les papiers… En récusant leur minorité avec des critères inadaptés, l’état et les pouvoirs publics se défaussent et jettent à la rue des centaines d’enfants. Les associations CPE, Adjie, Utopia, etc., prennent alors le relais, assurent grâce à des citoyens solidaires des hébergements ponctuels et le suivi des dossiers. Pour combien de temps ?

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